« Et c'est précisément dans cette ville de la banlieue sud qu'un an après notre installation, je faisais le pied de grue à la maternité.
On me fit demander en catastrophe tandis qu'on la transférait dans la salle d'accouchement, j'enfilai la blouse qu'on me tendait et la rejoignis enfin. Les contractions s'étaient encore
amplifiées et je pouvais lire sur ses traits le martyre qu'elle endurait. Je restais constamment à ses côtés en lui tenant la main. « Une femme, c'est mieux qu'un homme ! » :
C'est ce que je décidai de penser pour toujours. La femme est infiniment plus forte que l'homme. Les mecs peuvent bien gonfler leurs biceps, voir couler leur sang ou faire couler celui d'un
autre, ça n'aura jamais rien de comparable au courage de la femme et pas seulement de la femme en couches ; Naouale, elle, souffrait atrocement sous mes yeux. Pendant un pic de douleur, elle
me cria : « Mais fais quelque chose ». La ridicule condition masculine.... Je lui ai répondu : « Respire... » et me suis trouvé encore plus idiot après. C'est à
partir de ce moment que j'ai paniqué, je crois. A peine ai-je eu le loisir de m'intimer à moi-même un « Ressaisis-toi ! » que l'anesthésiste est venue me faire sortir en me
disant : « ça va durer quinze minutes ; péridurale. » Retour dans la salle d'attente, avec d'autres futurs papas, comme moi, paniqués. Le répondeur de mon portable était
saturé : tout le monde voulait avoir des nouvelles. J'ai appelé ma mère en premier, rien que pour m'entendre dire : « Ca va bien se passer, pense à Dieu... » J'ai entendu
quelque chose d'essentiel dans sa voix, la raison pour laquelle elle me pardonnait toujours, et pardonnait à tous, même à Stéphane ; Même quand il faisait des trucs de dingue, même quand il
était sorti de prison, même quand il rentrait le soir explosé au shit et à l'alcool.
Je comprends à présent. Je comprends qu'être une femme ne soit pas évident. Qu'être rabaissée, réduite, bafouée en permanence d'un regard, d'une parole ou d'un sous-entendu graveleux, soit tout
simplement intolérable. L'homme s'octroie la force et le pouvoir : la belle affaire ! Ma mère avait quitté en larmes sa famille, ses amis, un travail, pour débarquer par amour dans un
pays qu'au départ elle n'aimait absolument pas et dans lequel elle s'était ensuite retrouvée seule, sans situation, à élever plusieurs enfants sans jamais se plaindre. Même dans un dénuement
extrême, elle avait toujours pu trouver en elle la force de ne jamais baisser les bras et d'inculquer des valeurs à ses enfants qui, ainsi armés de l'amour d'une mère contre les pressions de la
rue, allaient malgré tout s'en sortir. Elle a réussi spontanément, faisant front contre ses propres tourments, là où beaucoup d'hommes ont échoué, là où de nombreux hommes ne parviennent qu'après
une longue vie passée à assumer péniblement leurs erreurs. Combien d'hommes peuvent être à la fois un père et une mère pour leur enfant ? Ma mère l'a été comme de nombreuses autres, par
nécessité, à travers le globe.... Je l'aime, ma maman.
Et que dire de Naouale, qui s'était courageusement opposée à sa famille (qu'elle aime pourtant si puissamment) par amour pou moi, et qui allait tout faire ensuite, bravant l'humiliation, pour
reconquérir le cœur de chacun d'entre eux à force de patience et d'affection...
Je suis resté comme ça, comme flottant dans le vide, éperdu d'amour pour ma femme, pour ma mère, tandis que dans ma tête les idées bouillonnaient. Et puis on m'a rappelé, et comme un automate je
me suis précipité dans la pièce et tout s'est accéléré. J'étais sonné. Je ne m'étais jamais évanoui de ma vie, mais j'ai bien failli quand j'ai vu sa petite tête gluante. Je me suis répandu en un
torrent de larmes, comme un gamin. Naouale et le bout de chou étaient radieux.
« Le paradis se trouve sous les pieds de vos mères » dit le Prophète (PSL).
ABD AL MALIK
« Qu'Allah bénisse la France ! »
Editeur Albin Michel, collection Espaces libres
A écouter, extrait de son dernier CD:
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